Le Troquet-Digital

Elle s’en fout, Thérèse, elle est vieille, bourrée de fric, elle n’a pas besoin de son affaire  pour vivre, certes non…enfin dans l’ordre matériel…en revanche, quelqu’un qui depuis plus d’un demi siècle, sans faillir jamais, ouvrait le bistrot aux petites heures de la matinée pour le refermer à la nuit tombée, le confinement lui pèse, forcément. Qu’est-ce que vous voulez qu’elle foute, la malheureuse, coincée dans son deux pièces cuisine au dessus du bar? Je vous le demande! Alors, du coup, depuis le 17 Mars dernier elle descend comme d’habitude, à 7h30, derrière son rade. Sauf qu’évidemment elle n’ouvre pas, ça fait tout de même une sacrée différence!
Cependant, toujours positive, elle s’est dit, la brave femme qu’il existait peut être à notre époque fabuleuse des moyens électroniques de remédier à ce genre de lacune. Ayant vaguement entendu parler d’apéro-skype, elle s’est imaginé dans sa ford intérieure – comme disait Béru- qu’une issue pourrait sans doute se trouver par là-dessous. A défaut de présence réelle, la réalité virtuelle constituerait peut être un pis-aller acceptable, bien préférable en tout cas au mortel ennui engendré par la vacuité bistrotière, les chaises antiques retournées sur des tables en bois de l’autre siècle, le silence des bouteilles qu’on ne vide plus et la sinistritude de lieux conçus pour la convivialité, désormais aussi mornes et déserts que le cimetière de Trounaze. Thérèse, faute de mieux, s’est donc rabattue sur votre serviteur, téléphoniquement s’entend, afin qu’il l’aidât à mettre au point le Troquet-Digital dénomination que nous trouvâmes en commun, histoire de bien caractériser le truc et de lui conférer une sorte de dynamique siliconevallesque propre à émoustiller la clientèle. Sauf que la moyenne d’âge de cette dernière la rapprocherait plus du télégraphe de Chappe que des dernières évolutions de la hi-tech numérique. Toutefois, comme rien n’interdit l’audace, fût elle un peu à contre-courant de l’état d’esprit dominant, et comme,  de toute façon, seul le résultat comptera, nous nous lançâmes ainsi à corps perdu dans la conception du projet.

Le défi n’était pas mince, vu le taux d’équipement de nos petits camarades en technologies de pointe, j’ai déjà eu l’occasion de vous en parler. Il a donc fallu renoncer immédiatement à passer par les applications de visioconférence, lesquelles, certes, eussent pleinement satisfait aux contraintes de l’apéro virtuel, pour se rabattre sur le seul équipement universellement répandu chez les familiers de chez Thérèse, j’ai nommé le téléphone. On n’aura pas l’image, tant pis, il suffira de bien chiader le son! Nous avons donc posé le problème dans les termes suivants: qu’est-ce qui caractérise le type de réunion que nous pratiquions avant l’arrivée de cette cochonnerie chinetoque? Alors, tout d’abord la conversation! De ce côté pas de problème, le téléphone ça doit le faire, pour ce qui concerne au moins le petit cercle des habitués, on connaît les voix. En conséquence, on parviendra sans problème à distinguer une connerie proférée par Jean Foupallour d’une imbécillité avancée par Marcel Grauburle, cela ne devrait pas offrir la moindre difficulté. Premier problème, résolu! Nous avions déjà progressé. Restait que les réunions de comptoir, produisent un certain nombre de sons caractéristiques indissociables de la conversation et nécessaires à celle-ci, afin qu’elle se développe dans un environnement idoine et engageant. Je veux parler, notamment du glou-glou des boissons que la patronne verse, du chuintement gracieux produit par la machine à fabriquer les demi-pressions du vieux Maurice, du tintinabulement cristallin des glaçons s’entrechoquant dans les verres de pastis, voire du whisky Mac Ron, cher à Maître Jean Trentasseur, de la déflagration joyeuse qui accompagne la mise en perce d’une bonne roteuse…Bref, l’ensemble des bruits d’ambiance si indispensables à l’atmosphère bistrotière des heures d’apéro.
Nous passâmes donc, Thérèse et moi, une grosse demi-journée à essayer les différents bruitages propres à créer l’environnement sonore crédible du Troquet-Digital. Succès complet garanti, Thérèse ayant tous les accessoires à portée de main pour bruiter à la perfection. Pour ma part, lorsque le son me semblait correct, je l’enregistrais scrupuleusement afin de passer au suivant. Je précise, pour bien marquer le caractère professionnel de nos travaux, que ma vieille copine s’est successivement servi quatre demis, trois pastis, un douzaine de verres d’eau à la carafe, deux Mac Ron on the rocks,  sans parler de la bouteille de champagne dont le bouchon sauta, dieu merci, du premier coup en produisant la petite explosion escomptée. La malheureuse se lamentait de gâcher toute cette marchandise… je crois bien, l’ensemble de ces opérations s’effectuant par téléphone et sans image, qu’elle ne put résister à taper au moins dans la roteuse, son élocution biscornue sur la fin du parcours, tendait à le laisser penser. Mais il ne me resta plus, ensuite, qu’à mixer, ce que je fis aussi bien que je pus (mais non, pas « pue », « pus »!) dès le lendemain matin, avec un succès frisant la perfection, qui l’eût cru!

Restait cependant le cœur du sujet, le côté concret des choses, je veux dire la picole, quoi, le principe de base des assemblées autour du zinc. Là, évidemment, gros souci, comment on fait? Car le truc repose bien évidemment sur des verres bien réels, remplis sur le terrain, face à l’ennemi, à découvert et sans aucune possibilité d’équivalent virtuel. Alors nous est venue l’idée du portage à domicile!
Il existe dans le quartier un jeune livreur à vélo, auto-entrepreneur, s’il vous plaît, dont la disponibilité et la célérité font merveille, Moustafa, il s’appelle, c’est vous dire l’intérêt qui s’attache à lui confier des verres d’apéro, ce n’est pas lui qui irait les boire en douce. Nous interrogeâmes donc le professionnel en question sur le point de savoir si la nature  des missions susceptibles de lui être confiées par nos soins, se trouverait en adéquation avec ses compétences livratrices. « Faut voir » répondit-il, « mais j’dis pas non… » Partant de là, ce n’était plus qu’une question de logistique. L’idée qui se fit jour consistait à servir les apéros dans des verres, ensuite obturés grâce à du film de cuisine, marqués chacun au nom et adresse du pochetron destinataire et placés dans un casier compartimenté à l’aide de carton fort, empêchant ainsi toute dérive nuisible à la bonne conservation des boissons. Partant de là, roulez petit bolide, rendez vous fut pris pour le lendemain soir avec le vieux Maurice, Foupallour, Grauburle, Blaise Sanzel et Maître Trentasseur, afin d’expérimenter en grandeur réelle, la validité du concept.

A l’heure dite, sur les choses de 18h30, Moustafa se pointait chez Thérèse, alors que dans le même temps, les participants expérimentateurs, branchaient leur téléphone sur le N° de téléconférence retenu par nos soins. Chacun ayant commandé sa boisson favorite, la patronne servit, filma (ben oui, il paraît qu’on dit comme ça), emballa dûment les conso, et lança le cycliste sur la piste des copains buveurs.
Et figurez vous que le système fonctionna à merveille. Bien sûr il y eût un minimum  d’attente, mais pas trop, car Moustafa à vélo, c’est un peu comme Armstrong (le coureur, pas l’alunisseur) à son époque surcompressée, un météore! Tout se déroula donc comme prévu, avec une conversation certes un peu moins animée qu’à l’habitude. L’accoutumance manquait, bien sûr, mais elle viendrait avec l’expérience…
Après cette première tournée, celle de la patronne, il me revint l’honneur de proposer la deuxième. Normal et prévu au programme, Moustafa se tenant toujours prêt, vélo en main, pour effectuer les livraisons dûment muni de son attestation règlementaire et de ses justificatifs professionnels. Rebelote, si j’ose dire, le jeune homme repartit, livra encore plus vite que la première fois, il connaissait le chemin désormais, et revint au bercail avant même que nous n’ayons liquidé la tournée. Une réussite éclatante!
C’est alors que le vieux Maurice décida de programmer la sienne. Cheminement normal des choses. Le livreur sachant livrer repartit de plus belles muni de son précieux chargement…hélas les choses alors, tournèrent au drame!
Arrivé chez Grauburle, il fut accueilli par Germaine, la mégère conjugale de ce dernier. La daronne, courroucée par les deux premières tournées, ne put en effet supporter la troisième! « Toi le sale raton, fit-elle au malheureux Moustafa, tu vas me foutre ton camp et plus vite que ça, espèce d’abruti à venir casser les burnes aux braves-gens et à l’heure du souper,  en plus! » Et s’étant munie d’un balai de fort lugubre aspect, elle te lui en balança un grand coup en plein dans la boîte à couscous, au point de déséquilibrer le malheureux, lequel se paya, en glissade dorsale, une bonne volée de ces  raides escaliers dont abonde la vieille ville!

…Nous ne revîmes jamais Moustafa, ce qui mit, hélas, un terme prématuré au concept, pourtant génial, du Troquet-Digital. De profundis!
Espérons qu’ils ne tarderont pas trop à déconfiner les bistrots…

Bonne semaine à tous, conservez vous bien attentivement.

Et merde pour qui ne me lira pas.

NOURATIN

 

29 réflexions sur “Le Troquet-Digital

  1. elba 26 avril 2020 / 16 h 50 min

    Excellent Nouratin ! Même lorsqu’il n’y a plus grand chose à dire pour cause de confinement, votre imagination débordante et votre prose nous donnent un texte du plus bel effet !!
    Merci de nous divertir ainsi,
    et gros bisous !

    (Une petite coquille : « La daronne, courroucéE »)

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    • realist 26 avril 2020 / 17 h 58 min

      Des coquilles on peut s’en permettre, le tout c’est de ne pas oublier le « Q » de coquilles…

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      • elba 26 avril 2020 / 18 h 24 min

        :):):):)

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      • nouratinbis 26 avril 2020 / 18 h 48 min

        Oui, sans le Q ça part en quenouille!

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  2. G.Mevennais 26 avril 2020 / 17 h 00 min

    Voilà un billet original, vous auriez dû faire de la radio, votre imagination aurait fait merveille. Par ailleurs, le texte de ce jour n’aurait pas dépareillé dans ce qui demeure votre « chef d’oeuvre », « derrière Napoléon », on s’y croirait. Enfin, je tiens à préciser que si, de nos jours, dans les « quartiers », l’alcool est prohibé, jadis, j’ai eu maintes fois l’occasion de constater qu’il était très fréquent de voir de bons « arabes » ne pas hésiter à s’en « jeter » quelques-uns, « derrière la cravate », à l’inverse de tout ce qui approchait de près ou de loin, le cochon.
    Amitiés, cher Nouratin, et bonne semaine à tous/toutes.
    Gilles

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    • nouratinbis 26 avril 2020 / 17 h 57 min

      J’en connais même un qui bouffe aussi du cochon!
      Merci et amitiés.

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  3. nouratinbis 26 avril 2020 / 17 h 00 min

    Ah, merci, Elba, je corrige. Et merci aussi pour votre fidélité! Et, comme
    vous voyez, il n’y a plus grand chose à dire! On fait avec!
    Gros bisous.

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    • elba 26 avril 2020 / 17 h 13 min

      Mais si, Nouratin, vous trouvez toujours quelque chose. Et c’est à chaque fois succulent, comme lecture.
      Merci à vous. Bisou à Gilles en passant, après lecture de son commentaire. 🙂

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      • nouratinbis 26 avril 2020 / 17 h 58 min

        C’est devenu une sorte de métier….
        Re-bisous.

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  4. Fredi M. 26 avril 2020 / 18 h 43 min

    On est bien démerdard dans votre patelin !
    C’est ce qui s’appelle faire de la résistance , bravo !

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    • nouratinbis 26 avril 2020 / 18 h 50 min

      C’est une question de soif, enfin de soif de liberté, veux-je dire.
      Amitiés.

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  5. Un fidèle passant 26 avril 2020 / 19 h 53 min

    Marlène de « Derrière Napoléon » vous dirait que choisir un Magrébin ubérisé en vélo-livreur d’alcools accrédite que vous n’avez guère changé à ses yeux : si vous voulez bien vous souvenir de son jugement définitif.

    «Mais vous êtes une ordure capitaliste, un colonialiste puant, un exploiteur des peuples opprimés! Vous faites suer le burnous! Vous vous goinfrez de la misère des pauvres!».

    Vous tenteriez probablement aujourd’hui de lui expliquer qu’il n’est plus nécessaire de s’expatrier pour ça, Moustafa and Co sont ici à présent.

    … »Faisant route de retour j’ai tenté de lui expliquer que, sans moi, les types dont je faisais suer l’imaginaire burnous crèveraient sûrement de faim. »..

    Enfin, il est à craindre ou espérer que votre concept (monté tel un alambic) ne soit remis en cause, car déjà on danse à ce qu’il paraîtrait dans les rues de Paris sur l’air de « Laissez nous danser » de Dalida.

    Votre tempérament inventif et pour le coup débridé fait que l’on se surprend à penser vivement dimanche (prochain).

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    • nouratinbis 27 avril 2020 / 7 h 24 min

      Il aura vécu l’espace d’une soirée, le pauvre concept!
      En tout cas, mes compliments, vous connaissez bien vos classiques.
      Merci!
      Amitiés.

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  6. Gérard 26 avril 2020 / 21 h 18 min

    Le e-troquet est vraiment une innovation digne de la start-up nation chère à macrounette : vous êtes, cher Nouratin(bis), du bois dont on fait les premiers de cordée. Sans blague ! Qui a dit que la France n’avait plus d’avenir ?

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    • nouratinbis 27 avril 2020 / 7 h 25 min

      Avec Nouratin, notre avenir est dans les reins!
      Merci et amitiés.

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  7. Boutfil 26 avril 2020 / 21 h 55 min

    Quelle belle idée tu as eu, et quel dommage que cette funeste mégère ait fait foirer le business, faut toujours que des emmerdeuses fasses capoter les grandes inventions mais je ne me fais pas de soucis, la joyeuse équipe trouvera quelque chose pour pouvoir picoler en toute quiétude et dans la bonne humeur

    Bonne semaine pour tout le monde, prenez soin de vous
    Et gros bisous

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    • nouratinbis 27 avril 2020 / 7 h 27 min

      Oui, quelle tristesse n’est-ce pas! Cette Germaine est une calamité!
      Mais tu as raison, on s’en sortira toujours.
      Gros bisous.

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  8. FRACANAPA 27 avril 2020 / 8 h 01 min

    On vous suit volontiers dans vos nouvelles (mais brèves !) aventures de Troquet-Digital.

    Amitiés numériques et bonne semaine à tous !
    Sabine

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  9. Pangloss 27 avril 2020 / 9 h 01 min

    Mustafette (mot valise « Mustafa + estafette) s’est cassé la figure. Il ne reste plus qu’à nous faire part des premières réflexions nées dans ce troquet digital.
    Amicalement.

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    • nouratinbis 27 avril 2020 / 11 h 15 min

      Nous n’avons pas eu le temps de dire grand chose…Quant à la moustafette
      aucune nouvelle, le malheureux livreur ne passe plus jamais dans le quartier.
      Amitiés.

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  10. Gachno 27 avril 2020 / 9 h 41 min

    Moi, j’aurais nommé le bouzin Digital-Troquet, c’est plus english, plus in. Petit détail.
    Vous auriez pu aussi faire distribuer par le frère cycliste des produits de la cité. Là,
    peut-être que la Germaine aurait eu droit à une taffe, et exit.
    Bref, le concept est à développer.

    Bravo quand même, vous montrez ainsi au mignon poudré que la France
    éternelle est toujours là !

    Bonne semaine, et finissez les restes……….

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    • nouratinbis 27 avril 2020 / 11 h 17 min

      Je pense que Moustafa s’est désormais orienté vers la livraison des
      produits de son terroir de banlieue, c’est beaucoup moins dangereux!
      Amitiés.

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  11. carine005 28 avril 2020 / 15 h 38 min

    Comment allez-vous faire pour avoir votre ration de zinc ?

    Sinon, plan super.

    Va falloir faire voter par la commune un plan de distribution de tel intelligents, et vous mettre à flot pour la prochaine.
    Tous sur Whatsapp la prochaine fois !

    Telephonicozoubilles !

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    • elba 28 avril 2020 / 15 h 44 min

      Bonne idée, Carine ! 🙂 Mais tu crois qu’on tiendra tous sur l’écran ?
      Ca me plairait, mine de rien, de voir le visage de tous les gens que je croise ici, et qui sont bien sympas !
      Bisous.

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    • nouratinbis 28 avril 2020 / 18 h 25 min

      Téléphones intelligents, peut être, mais pour une équipe de buses
      de ce calibre, est-ce bien raisonnable?
      La ration de zinc, j’ai l’impression qu’on va encore l’attendre…
      Prochtronozibouilles.

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  12. nouratinbis 28 avril 2020 / 18 h 26 min

    @Elba…c’est le genre de truc qu’à mon avis il vaut mieux éviter, restons
    sur l’imagination, c’est beaucoup plus chouette!
    Gros bisous.

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